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Les recherches récentes (1990-2000)
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1. Les relations culturelles franco-russes au XVIIIe siècle
jouissent depuis toujours d’un intérêt scientifique
considérable. A première vue, cet intérêt
devrait dépendre de la conjoncture politique : des facteurs
multiples (comme la formation de l’union franco-russe à
la fin du XIXe siècle ou la Première guerre
mondiale ; la Révolution russe ou l’époque de
grandes illusions qui l’avait suivie ; la Seconde guerre mondiale
ou la dictature stalinienne ; le « dégel »
de Khrouchtchev ou la « guerre froide ») devraient
le faire osciller. Or, on sait que la conjoncture change toujours
et l’intérêt des historiens demeure pourtant manifestement
stable. A mon avis, cela relève de la portée de problèmes
et de protagonistes des échanges culturels franco-russes au
siècle des Lumières. 2. L’influence de l’école sémiotique sur
la recherche historique en Russie relève d’une grande
importance. Grâce à elle certains auteurs se sont libérés
de l’illusion d’un progrès linéaire, hétérogène
et continuel. La sémiotique, qui insistait sur la nécessité
de reconstruire les motivations subjectives de l’activité
quotidienne des hommes, a perfectionné des approches à
l’analyse des dynamiques sociales, dans laquelle fut dorénavant
incluse l’étude de la famille, des catégories
sociales spécifiques (telles que femmes, enfants etc.), des
symboles etc. On pourrait comparer le rôle joué par la
sémiotique dans les sciences humaines en Russie avec l’effet
de la nouvelle histoire sociale et de l’anthropologie en Europe
occidentale : ce fut elle qui a attiré l’attention des
chercheurs aux structures de la société, à leurs
transformations, aux événements répétitifs
et attendus, aux stéréotypes, à la psychologie
sociale. La production sémiotique, et en particulier les écrits
de ses grands maîtres — du défunt Youri Lotman,
ou alors de Boris Ouspenski et de Victor Jivov qui continuent de travailler
de façon active — peut servir d’indicateur
du niveau intellectuel de la réflexion scientifique sur les
relations de la culture russe avec l’Occident au XVIIIe
siècle. Les écrits qui gisaient pendent les décennies
dans les tiroirs de leurs bureaux, sont aujourd’hui largement
publiés et diffusés, devenant un facteur historiographique
important à tenir compte. Sans vouloir d’aller plus loin
dans une analyse de l’approche sémiotique russe (déjà
connue des slavistes italiens), je m’arrêterai seulement
sur l’interprétation sémiotique des relations
de l’absolutisme russe avec les Lumières françaises. 3. Une question se pose alors : comment une idéologie
apparemment progressive telle que Lumières pouvait coexister
avec l’autocratie despotique ? L’école sémiotique
propose sa réponse : il n’y avait pas de liens entre
l’idéologie de l’État et la pratique de
la gestion des affaires publiques. On prend pour exemple L’Instruction
de Catherine II à la commission chargée de dresser le
nouveau code de lois (dite le Nakaz) de 1767, que ces auteurs
regardent comme une pure fiction, qui n’avait aucune signification
pratique. Je vais revenir au problème du Nakaz un peu
plus tard, mais il m’est très difficile à imaginer
une situation, dans laquelle l’idéologie d’État
soit complètement détachée des mécanismes
du fonctionnement de l’empire, surtout au XVIIIe
siècle. En outre, cela laisse sans explications tout le complexe
des reformes réelles entreprises par l’absolutisme russe
au XVIIIe siècle et ayant rapport idéologique
avec les Lumières européennes : des reformes administratives,
judiciaires ou fiscales, de la création du système d’éducation
nationale, de la sécularisation des biens de l’église,
de la sécularisation de la vie sociale etc. Comme nous voyons,
une approche parfaitement originale et moderne peut nous conduire
à des conclusions, qui rappellent une interprétation
ancienne et simpliste du phénomène de Catherine II,
selon laquelle l’idéologie de son règne fut fondée
sur une rhétorique absolument fausse et l’impératrice
n’avait pas d’autre but que de moderniser les pilons de
son pouvoir illimité en trompant l’opinion publique européenne. 4. Paradoxalement, tout le matériel pour ce livre fut accumulé
par Stroev lors d’une recherche, qui n’avait rien de commun
avec la création des constructions sémiotiques. Elle
fut menée dans les traditions d’une autre pratique de
recherche qui n’opte pas à reconstruire des structures
ou à comparer les différents modèles des phénomènes
culturels. De façon générale, elle s’intéresse
moins aux modèles culturels particuliers (y compris, des modèles
nationaux, qui d’ailleurs n’existent jamais en état
pur), mais elle tente plutôt de réhabiliter le fait historique,
l’événement. De ce point de vue, les soi-disant
« emprunts » apparaissent comme une forme d’échanges
culturels parmi d’autres, et l’avant-scène de la
recherche est occupée non par un tel ou tel modèle culturel
dans un tel ou tel contexte (par exemple, un modèle ' étranger '
dans un contexte ' national ' et ' authentique ' ),
mais par le contenu de ces contacts. Cette recherche s’interroge
sur les moyens et voies d’échanges culturels, sur les
participants et les intermédiaires, sur les fruits d’influence
mutuelle de différentes cultures dans un contexte à
la fois le plus concret et le plus large. Cette approche tente d’analyser
le problème non seulement sous un aspect spécifiquement
russe ou français, mais à réunir ces différents
aspects — russe et français — avec tous les autres
aspects possibles. 5. L’initiative de ces nouveaux projets et d’une nouvelle coordination dans la recherche historique nous est venue du midi de la France. À l’Université Paul Valéry (Montpellier) un « Centre d’étude du XVIIIe siècle » (au début il s’intitulait « Centre languedocien d’étude du XVIIIe siècle ») a été créé en 1970. Assez vite il fut intégré dans la structure du CNRS. Son premier directeur, Jacques Proust, est l’auteur d’une des plus importantes études sur l’Encyclopédie de Diderot. Après sa retraite, la direction du Centre était confiée à Georges Dulac, connaisseur de textes politiques de Diderot, dont il avait découvert une partie non-négligeable dans les archives russes. Il faut avouer, qu’avant la perestroïka, les chercheurs français venaient en Russie assez rarement, leurs missions étaient brèves et l’accès aux archives était difficile. C’est pourquoi leurs études se basaient surtout sur les anciennes publications des sources, souvent fragmentaires et inexactes. Quant aux historiens russes, ils connaissaient assez bien leurs propres archives, mais ils n’avaient pratiquement pas d’accès aux collections de documents français. Conscient de cette situation, Georges Dulac cherchait à partir des années 70 les moyens de formaliser les contacts qu’il avait établis avec les collègues soviétiques. Les conditions politiques de l’époque s’y opposaient fermement. Soit les autorités soviétiques regardaient ses initiatives d’un œil suspect, soit le CNRS français refusait de signer les accords avec l’Académie des sciences d’URSS après les événements en Pologne en 1980. La situation a commencé d’évoluer au milieu des années 80, quand la maison d’édition Hermann (Paris) a lancé une nouvelle édition des Œuvres complètes de Diderot qui devait être établie d’après les manuscrits. Cette édition a été considérée par le CNRS comme un de ses objectifs prioritaires. Vu qu’un grand nombre d’autographes de Diderot se trouve en Russie, le CNRS a changé petit à petit sa politique : les missions des historiens et littéraires français à Moscou et à Saint-Pétersbourg sont devenues systématiques ; d’autre part la France a offert aux jeunes chercheurs russes la possibilité de travailler aux archives et dans les bibliothèques françaises, et notre Académie de sciences depuis 1991 ne mettait plus de bâtons dans les roues. Ces nouvelles conditions de la recherche ont favorisé une nouvelle approche à l’histoire de relations culturelles entre nos deux pays au XVIIIe siècle, une approche qui voulait élargir le cercle de sources historiques du problème. 6. Un nombre d’ouvrages est actuellement le fruit de ces efforts
collectifs. Il m’est difficile de donner ici leur aperçu
exhaustif. Je voudrais seulement rappeler qu’au début
des années 90 CNRS-Éditions (Paris) et la Fondation
Voltaire (Oxford) dirigée à cette époque par
Andrew Brown, ont pris décision de lancer une série
spéciale — « Les Archives de l’Est »
sous la direction de Georges Dulac. Le premier volume de cette série
— Les Lettres de France (1777-1778) de Denis Fonvizine
(un des classiques de la satire russe du XVIIIe siècle connu
pour son attitude critique envers les Lumières françaises)
a paru par les soins de Piotr Zaborov et Jacques Proust en 1995. Cette
édition offre aux lecteurs, à part les lettres déjà
connues de Fonvizine à sa sœur, à Iakov Boulgakov
et à Piotr Panine sept lettres inédites aussi que les
études spéciales consacrées au destin de cette
correspondance dans le contexte de la littérature russe et
française. Un autre volume — La culture française
en Europe au XVIIIe siècle et les archives russes —
a été publié en 2002. Il servira de prospectus
à toute la série des « Archives de l’Est
». G. Dulac écrit dans l’avant-propos : " L’objet
commun de nos travaux réside... dans l’étude des
conditions concrètes de ces "transferts culturels", processus
multiformes aux contours mouvants, qui ne peuvent êtres appréhendés
à partir d’une vision trop partielle, qui sera nécessairement
faussée. Leur analyse suppose qu’on prête attention
aux modalités de la transmission des textes, des idées
et des représentations, au rôle joué par un grand
nombre d’individus et d’institutions, et par les réseaux
qui les entourent, ainsi qu’à tout le détail,
souvent très significatif, de ce que révèlent
notamment les grandes correspondances — diplomatiques, académiques
ou parfois privées — sur les demandes parties de
Russie et les offres venues d’Occident, sur l’accueil
fait aux hommes, aux œuvres et aux projets, sur les attitudes
morales et intellectuelles des milieux où s’effectue
la rencontre de divers apports ". 7. Un autre collègue russe, Alexandre Tchoudinov prépare
en collaboration avec Jean Ehrard et Philippe Bourdin de Clermont-Ferrand
une édition de la correspondance et des journaux de voyages
de Gilbert Romme (1750-1795), personnage bien connu grâce à
son activité dans la Révolution française, mais
qui fut également le précepteur de Pavel Stroganov (1772-1817),
aristocrate russe et un des auteurs des reformes libérales
du tsar Alexandre I. L’héritage de Romme a déjà
été objet d’études d’Alessandro Galante
Garrone[3]. Aujourd’hui
les idées et l’activité de Romme sont étudiées
à la base d’un complexe de documents encore plus large,
qui embrasse les archives de France, de Russie et d’Italie.
A. Tchoudinov a déjà publié une série
d’articles[4] qui
ouvrent les perspectives de ce projet. 8. Je dirai aussi quelques mots sur mes propres recherches. À la fin des années 80 mon collègue et ami pétersbourgeois Sergueï Iskul a attiré mon attention sur un dossier contenant une partie inédite de la fameuse correspondance de Frédéric Melchior Grimm avec Catherine II, conservé aux Archives de la filiale de l’Institut d’histoire russe à Leningrad. D'abord nous avons décidé de publier ces documents, comme supplément à l’ancienne édition de la correspondance de Grimm avec Catherine II (elle fut publiée par Iakov Grot dans les années 1880). Ensuite on s’est aperçu que celle-là est extrêmement incomplète. Non seulement elle manque d’appareil critique, mais elle manifeste des coupures considérables dans les documents publiés et l’absence totale d’annexes qui accompagnait la correspondance de Grimm à l’impératrice. Or, ces suppléments (les lettres de tiers personnes, les comptes financiers, etc.) sont d’une importance capitale. Ces imperfections de la publication de Grot imposaient la nécessité de préparer une nouvelle édition de la correspondance Grimm-Catherine II, une édition qui serait à la fois intégrale, moderne et critique. Cette idée un peu folle nous a séduit : nous n’avions aucune base ni pratique, ni financière pour réaliser ce projet grandiose, mais nous étions jeunes et nous avions l’impression d’être capable de bouleverser le monde. Notre initiative fut soutenue par G. Dulac et grâce à son appui, j’ai eu l’occasion de travailler à plusieurs reprises aux archives et dans les bibliothèques de France. Lors de ces missions, j’ai accumulé le commentaire pour le premier volume de cette correspondance, relatif aux années 1764-1778. Au total on prévoit cinq volumes. Un tiers de documents qu’on se propose de publier dans cette nouvelle édition sont inédits jusqu’alors. Pourtant l’expérience pratique sur le commentaire du premier volume nous a montré, qu’on ne peut pas travailler de façon isolée et qu’il faut recruter les spécialistes dans d’autres domaines, en particulier les historiens du livre et les historiens d’art, car le matériel demandait de commenter plusieurs questions qui sont au-delà de la compétence d’un historien ' pur et simple '. C’est seulement en 1998 que j’ai rencontré un collaborateur idéal à notre projet : un collègue allemand Christoph Frank, historien d’art, qui travaille actuellement au Centre d'études des Lumières européennes à Potsdam. Il s’est intéressé à la personne de Johann Friedrich Reiffenstein, un commissionnaire allemand en Italie, qui a joué un rôle capital après la mort de Winckelmann dans la vie de la colonie artistique allemande à Rome. Reiffenstein fut aussi commissionnaire de Catherine II et de l’Académie des beaux-arts de Saint-Pétersbourg. C’est à lui que s’adressait Grimm lors des achats d’œuvres d’art pour l’impératrice et pour d’autres clients. Ch. Frank a établi une liste complète de lettres de Reiffenstein (ses lettres à Grimm se trouvent à Moscou, aux Archives d’actes anciens, les autres sont dispersées dans toute l’Europe) et il travaille actuellement sur sa partie du commentaire du premier volume de la correspondance Grimm-Catherine II qui concerne l’histoire d’art. Comme vous voyez, notre projet avance assez lentement, les participants de l’équipe vivent et travaillent dans des pays et dans des conditions différentes. Mais nous avons déjà dépensé tant d’efforts que le premier volume, je l’espère bientôt remis à l’éditeur. 9. Comme la publication du corpus de la correspondance Grimm-Catherine
II allait lentement, l’administration de mon Institut m’a
proposé de publier une partie de résultats de mes recherches
sous forme de monographie. Le matériel de ce livre, qui a paru
sous le titre Les philosophes et la Russie : Recherches et
nouveaux documents sur les relations culturelles franco-russes dans
la deuxième moitié du XVIIIe siècle[7]
est groupé autour de trois figures-clefs — Diderot, Grimm
et Voltaire. 10. Nouées lors du séjour de Diderot à Pétersbourg
ces relations se sont développées dans le cadre d’une
correspondance privée. Au centre de cette correspondance se
trouve le projet de deux monuments funéraires, et deux figures
des sculpteurs éminents de cette époque — Jean
Antoine Houdon et Fedor Ivanovitch Choubine. En étudiant ce
sujet, j’ai dû m’adresser aux documents qui sont
traditionnellement considérés comme objet d’intérêt
des historiens d’art, tout en utilisant les instruments d’analyse
proprement historique. La découverte des fragments inconnus
de la correspondance Diderot-Golitsyn a entraîné la quête
d’autres documents qui pouvaient y apporter quelques lumières.
Cela m’a conduit à publier tout un ensemble de textes
inédits et le « dialogue » entre Diderot
et Golitsyn s’est brusquement animé par la présence
de tiers personnes, telles que Catherine II, Jean Houdon, le prince
Dmitri Golitsyn, Friedrich Wilhelm Creidmann, F. M. Grimm,
Ivan Betski, Fedor Choubine etc. Ainsi une correspondance concrète
consacrée à un sujet concret permet de vérifier
la densité de tissu réel des contacts culturels. Elle
permet à la fois d’observer le croisement de traits communs
et divergents de cultures qui s’y croisent. Elle enrichit notre
connaissance de Diderot et d’Houdon qui représentent
la haute culture des Lumières européennes. Et en même
temps elle nous instruit sur le mécanisme du fonctionnement
de cette culture en Russie — sur les limites de sa diffusion,
sur la spécificité de son accueil, sur ses intermédiaires. 11. La figure de Grimm est encore assez peu familière au
lecteur russe. Or, cet Allemand, originaire de Ratisbonne, venu à
Paris en 1749 sans nom ni relations, a joué un rôle capital
dans la diffusion de la culture française en Russie et dans
d’autres pays d’Europe. Fils du pasteur protestant, il
est devenu habitué des salons parisiens, s’est lié
d’amitié avec Diderot, Galiani, Mme d’Epinay, d’Holbach,
Helvétius. Il a collaboré à l’Encyclopédie.
Enfin il fut un des plus informés parmi les journalistes français.
Grimm doit sa gloire tout d’abord à sa fameuse Correspondance
littéraire. Ce journal manuscrit se caractérisait
par une haute qualité de son contenu et par l’indépendance
de ses jugements. Il fut diffusé par souscription dans un cercle
étroit de têtes couronnées. C’est grâce
à la Correspondance littéraire que Grimm établit
ses premiers contacts réguliers avec la Russie en 1764. Cela
m’a poussé à étudier l’histoire de
l’exemplaire de ce journal manuscrit qui appartenait à
Catherine II et cela a rendu nécessaire la description d’un
autre exemplaire de la Correspondance littéraire, découvert
récemment aux Archives d’actes anciens (Fonds de la Société
russe d’histoire, F. 1292, n° 164) et dont le destinataire
reste encore obscur. 12. Les lettres de Grimm et de Catherine II représentent un
échange de nouvelles de la vie politique et culturelle de l’Europe,
ou de la vie privée de deux correspondants. Mais rappelons-nous
que c’est un dialogue pas comme les autres. Il s’agit
d’un entretien régulier entre deux personnes qui occupaient
deux positions nettement différentes dans l’ordre hiérarchique
de l’époque, il s’agit du dialogue entre une souveraine
et un courtisan. Cet aspect du problème m’a poussé
à analyser l’influence de leurs attitudes sociales définies
sur le contenu et la forme de leurs lettres. 13. Le début de l’activité commissionnaire de
Grimm est tombé sur le moment quand le nom de Voltaire jouit
de suprême autorité en Russie et Catherine II s’avouait
l’une des premières admiratrices du philosophe. Alors
dans ses lettres Grimm a attiré l’attention de l’impératrice
au peintre genevois Jean Huber (1721-1786). Nous le connaissons aujourd’hui
surtout sous le nom de « Huber-Voltaire » grâce
à une série de tableaux qui représentaient avec
beaucoup d’humour les moments de la vie privée du patriarche
de Ferney. Sur le conseil de Grimm Catherine II a acquis la « voltairiade »
d’Huber. Aux Archives d’actes anciens à Moscou
j’ai trouvé quelques nouveaux documents relatifs à
cet artiste, et entre autres, les copies des lettres d’Huber,
inconnues jusqu’alors, qui nous instruisent sur l’histoire
de cette collection et qui permettent de la reconstituer. La vente
de ces tableaux à l’impératrice fut le premier
pas de Grimm dans le transfert de l’héritage voltairien
(dans un sens large) en Russie et il fut ensuite secondé par
sa médiation dans l’affaire de la bibliothèque
de Voltaire. 14. Pour conclure, je reviens à l’idée avancée
au début de mon exposé : l’histoire des relations
culturelles franco-russes peut être envisagée non seulement
du point de vue de l’apport d’une culture dans l’autre,
mais aussi du point de vue de la communauté de l’héritage
culturel. Bien sûr, les conséquences de ces relations
n’étaient pas identiques pour les deux cultures, car
leur interaction et interdépendance avaient été
conditionnées par les contextes sociaux différents et
par les différents objectifs de la politique culturelle, aussi
que par les différents systèmes de valeurs traditionnelles,
dont l’existence et la lente évolution dépassent
de loin les frontières du XVIIIe siècle. 15. Une approche complexe au matériel proprement « culturel »
offre aussi des résultats nouveaux. A. M. Golitsyn, aristocrate
russe éclairé, qui s’adressait à Diderot
pour lui demander conseil et appui, non seulement cherchait du prestige
ou tachait de satisfaire ses besoins culturels, mais comme on voit,
il cherchait aussi de tirer le profit maximal de cette situation.
Nous avons pu comprendre l’histoire des projets funéraires
d’Houdon et le rôle de Choubine dans la réalisation
d’un de ces projets seulement en quittant les bornes d’histoire
de l’art. L’histoire de la diplomatie, comme on a vu,
est liée au sort de la bibliothèque de Voltaire. Grâce
aux catalogues, composés par l’aide du résident
français à Genève, nous avons même pu préciser
son contenu, et découvrir quelques volumes ' inconnus '
dans les fonds de la Bibliothèque Nationale de Russie à
Pétersbourg. Nous avons pu reconstruire l’histoire de
la ' voltairiade ' de Jean Huber et même ' déchiffrer '
le contenu d’un de ses tableaux seulement en étudiant
les annexes de la correspondance de Grimm avec Catherine II, jusqu’alors
négligés par les chercheurs.
[1] YOURI LOTMAN, BORIS OUSPENSKI, « À propos de la typologie sémiotique de la culture russe du XVIIIe siècle » [K semiotičeskoj tipologii russkoj kultury XVIII veka], De l’histoire de la culture russe [Iz istorii russkoj kultury], Moscou, Langues de la culture russe, 2000, vol. 4, pp. 425-447; VIKTOR JIVOV, « Le mythe étatique des Lumières et sa destruction en Russie à la fin du XVIIIe siècle » [Gosudarstvennyj mif v epochu Prosveščenija i ego razrušenie v Rossii konca XVIII veka], ibid., pp. 657-683. [2] ALEXANDRE STROEV, Les Aventuriers des Lumières. Paris, PUF, 1997 (voir la version russe : « Ceux qui corrigent la fortune...». Les aventuriers des Lumières, Moscou, Nouvelle revue littéraire, 1998). [3] ALESSANDRO GALANTE GARRONE, Gilbert Romme: histoire d’un révolutionnaire (1750-1795), Paris, Flammarion, 1971. [4] ALEXANDRE TCHOUDINOV, « Les voyages de Gilbert Romme et Pavel Stroganov en Suisse (1786-1788) », Annales Benjamin Constant, 1996, 18-19, pp. 187-194; « Les papiers de Gilbert Romme aux archives russes », Annales historiques de la Révolution française, 1996, 304, pp. 257-265; « Gilbert Romme et Pavel Stroganov à Paris pendant la Révolution (1789-1790) » [ Ž. Romm i P. Stroganov v revoljunnom Pariže (1789-1990) ], La Russie et la France. XVIIIe-XXe siècles [Rossija i Francija XVIII-XX veka], Moscou, Naouka, 1998. Vol. 2, pp. 47-62; « Gilbert Romme à propos de l’armée russe », Cahiers du monde russe, 1999, 4, pp. 723-750. [5] NADEJDA PLAVINSKAIA, « Les nouvelles connaissances des sources françaises du Nakaz de Catherine II » [ Novye svedenija o francuzskich istočnikach “Nakaza” Ekateriny II ], La Russie et la France. XVIIIe-XXe siècles [Rossija i Francija XVIII-XX veka], Moscou, Naouka, 1998, vol. 2, pp. 8-20; « Catherine II ébauche le Nakaz : premières notes de lecture de L’Esprit des lois », Revue Montesquieu, 1998, 2, pp. 67-90. [6] CESARE DE MICHELIS, « L’œuvre de Catherine II en Italie au XVIIIe siècle », Catherine II et l’Europe. Publié sous la direction d’Anita Davidenkoff, Paris, Institut d’études slaves, 1997, pp. 225-235. [7] SERGUEÏ KARP, Les 'philosophes' et la Russie : Recherches et nouveaux documents sur les relations culturelles franco-russes dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle [Francuzskie prosvetiteli i Rossija. Issledovanija i novye materialy po istorii russko-francuzskich kul’turnych svjazej vtoroj poloviny XVIII veka], Moscou, Institut d’histoire universelle de l’Académie des sciences de Russie, 1998. |
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